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Je ne peux pas vous parler de mon grand-p'ere sans mentionner sa
belle résidence. Il n'était pas seulement fier de sa famille
mais de tout ce qui lui appartenait. Mes grands-parents habitaient une
belle et grande maison à deux étages. Au rez-de-chaussée,
on pouvait voir la grande chambre des maîtres, un salon, une salle
à manger et une grande cuisine. Au premier étage, il y avait
quatre chambres, dont une dans laquelle je suis née. Il y avait
également une salle de bain. Le tout était meublé
avec les beaux meubles de l'époque. À l'extérieur,
un beau petit balcon ornait la maison au premier étage. Souvent,
j'allais me bercer sur ce balcon. Grand-père aimait bien la musique;
aussi le salon était pourvu d'un bel harmonium. Plus tard, on l'échangea
pour un piano automatique. Comme c'est curieux! Je me ferme les yeux et
je revois mon grand-père faisant jouer le piano. J'entends encore
l'air de la chanson "Ange de mon berceau". Il aimait pianoter à
ses heures. Son air préféré, qu'il jouait souvent,
c'était "Money musk", un air irlandais.
Il prit sa retraite vers le milieu des années vingt, soit
en 1926 ou 1927. Il employait toujours bien son temps. Il aidait grand-maman
à faire le jardin et à l'entretenir. Ensemble, ils ramassaient
les oeufs du poulailler. Il s'occupait aussi des petites réparations
à l'intérieur et à l'extérieur de la maison.
Il avait également un hobby, naturellement lié à son
métier: il construisait des goélettes miniatures. Il n'eut
malheureusement pas le temps de terminer la deuxième.
Le décès de ma grand-mère survint en juin 1931
apres quantre mois de maladie. Ce fut pour Grand-père une épreuve
terrible. En plus de perdre une épouse fidèle malgré
ses longues absences (celles de mon grand-père), il perdait celle
sur qui il avat compté le plus. Joseph Langlois avait apporté
le pain à la maison; ma grand-mère, elle, s'était
occupé de tout ce qui constituait la vie d'une famille, c'est-à-dire
l'éducation, l'instruction, la nourriture, les vêtements,
les finances, enfin tout. Grand-père devint de plus en plus renfrogné.
Ses deux plus jeunes fils, Uldéric et Émile, demeurèrent
avec lui. Il leur rendait parfois la vie dure, surtout à oncle Uldéric
qui était la bonté même.
Laissez-moi vous raconter un autre souvenir alors que j'étais
une jeune fille. Mes oncles, Uldéric et Émile, ont très
peu de différence d'âge avec moi et de nombreux cousins et
cousines, alors nous avons fait notre "jeunesse" ensemble. Uldéric
comptait parmi ses amis trois bons musiciens: un pianiste, un violoniste
et un guitariste qui jouaient souvent ensemble. Avec la permission de son
père, oncle Uldéric organisait des soirées de chants
et de danses. En plus de ses amis, il nous invitait, ses neveux et nièces.
Mon grand-père nous chaperonnait et tout allait bien. Mais, le jour
òu nous nous sommes mis à danser le charleston et le fox-trot,
les choses ont changé. Grand-père ne disait pas fox-trot
en parlant de cette danse; il employait plutôt une expression assez
vulgaire que je n'ose répéter içi. Ce soir-là,
en plein milieu de la danse, Tit-Jos, étant très en colère,
nous invita à prendre la porte et à s'en aller chacun chez-nous.
De plus, il interdit à oncle Uldéric de faire d'autres veillées
semblables, sa maison n'étant pas une maison de débauche.
On ne lui en a jamais voulu, mais Uldéric en avait assez.
À partir de cet instant, ce ne fut plus jamais pareil et finalement
il se retrouva seul. Émile s'était marié et Uldéric
était parti à Clova, en Abitibi, pour y trouver un travail
et rejoindre une de ses soeurs, Elva. Après quelques temps, tante
Elva invita Grand-père chez-elle pour une période de temps
indéterminé. Il fit deux séjours de quatre à
cinq mois. Clova, petit village forestier établi près d'un
lac et sur le bord de la voie ferrée menant en Abitibi, éveilla
chez mon grand-père des souvenirs lointains enfouis tout au fond
de lui. Il accompagnait son gendre, Albert Simard, dans sa "chop à
bois" comme il se plaisait à dire et is s'occupait de menus travaux.
À Clova, il y avait aussi son petit-fils Fernand qui se plaisait
à le taquiner et à "le faire monter sus ses grands chevaux".
Ce qui lui faisant vraiment plaisir, c'était de rencontrer des gens
avec qui il pouvait s'exprimer dans sa langue maternelle, l'anglais. Il
a bien aimé ce temps passé dans ce petit coin perdu du Québec.
Vous devez sans doute vous demander comment il se fait, qu'avec un
nom aussi français que Langlois, que la langue maternelle de mon
grand-père soit l'anglais. L'explication se trouve dans l'histoire
de Fabien, mon arriere-grand-père. Fabien aurait quitté le
Québec vers l'âge de 15 ans pour aller travailler aux Etats-Unis.
À son retour, il épousa Elizabeth Crotty dont le père
était irlandais. Apparemment, Fabien et Elizabeth ne parlaient qu'en
anglais entre eux et, c'est ainsi que cette langue devint la langue maternelle
de tout une génération de Langlois. Quand à Joseph,
quittant sa famille à l'âge de 17 ans et travaillant dans
la région du Saguenay, il apprit donc le français. Avec lui,
la génération suivante des Langlois redevint canadienne-française
puiqu'il ne voulut pas apprendre à ses enfants à parler l'anglais.
Il disait à ma grand-mère:"Si tu veux qu'ils apprennent l'anglais,
qu'ils l'apprennent à l'école."
Son fils Uldéric revint à Chicoutimi et se maria en
1939. Avec sa femme, Florida, il retourna vivre chez son père et
y demeura avec toute sa famille jusqu'à la mort de ce dernier. Ces
dernières années furent pénibles pour Grand-père
et ses proches. Il a souffert d'un cancer du foie pendant près de
trois ans. Trois longues années où il ne pouvait presque
pas manger, où il s'ennuyait. Des années à souffrir
et à faire souffrir son entourage. Uldéric et Florida furent
admirables. Ils se sont occupés de Grand-père jour et nuit
et cela malgré son mauvais caractère qui allait en empirant.
Grand-père a été têtu jusqu'à la
fin. Il s'était juré de mourir "debout" et il a tenu parole
jusqu'à la veille de sa mort. Faible et alité, il se leva
debout. Dans son délire, il donnait de commandements aux hommes
de son équipage: "Hissez les voiles!", "À babord!", et "À
tribord!". Entre deux ordres, il nommait les noms de sa femme et de ses
enfants.
À cette époque, je vivais à Chicoutimi avec
mon mari et mes enfants. J'ai donc pu demeurer près de lui jusqu'à
ses derniers moments. C'était très impressionnant. Devant
la mort, j'ai oublié son air bourru et son caractère têtu.
J'ai réalisé que je l'aimais beaucoup et je voyais en lui
un homme au coeur d'or. Grand-père s'est éteint dans son
lit, un soir d'automne de 1943, il y a de cela plus de cinquante ans. Il
avait soixante-dix-neuf ans.
La Tuque, le 4 octobre 1999.
Béatrice Cyr
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NOEL LANGLOIS ET SES DESCENDANTS
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Cette biographie a été publiée
avec la permission de l'auteure, Madame Béatrice Cyr Long. Toute
ma reconnaissance lui est dûe.