BIOGRAPHIE DE JOSEPH LANGLOIS

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DEUXIÈME PARTIE

Son enfance

L'enfance de mon grand-père n'a pas pu être bien différente de celle des autres gamins de son âge habitant la Côte nord, la Gaspésie ou tout autre endroit, où, pour gagner leur vie, les gens ne pouvaient compter que sur la pêche et un peu d'agriculture. Fils de pêcheur, sa famille ne comptait pas parmi les plus mal pourvues, mais elle n'était pas riche non plus. 

À l'époque de mon grand-père, à la fin du 19ième siècle, l'instruction n'était pas obligatoire. Situé sur la Côte nord le long du fleuve Saint-Laurent, Sheldrake, un tout petit village comptant tout au plus une dizqaine de familles, ne faisait pas exception à la règle. Il n'y avait pas les ressources nécessaires pour faire vivre un curé et un maître d'école. D'ailleurs, à cette époque, les écoles se faisaient plutôt rares. Grand-père Langlois n'a donc pas eu la chance d'apprendre à lire et à écrire. 

Dès son plus jeune âge, il aida sa mère à l'entretien d'un jardin potager. Par la suite, il s'employa à divers travaux de traitement du poisson sur la grève puis comme apprenti pêcheur sur la barque de son père. Son destin était alors de devenir pêcheur tout comme son père et plusieurs de ses ancêtres. Mais à l'âge de dix-sept ans, il décida qu'il en serait tout autrement. 

Mes souvenirs

Je ne retracerai pas tous les chemins parcourus par mon grand-père, cela ayant été fait dans la première partie. Je vais plutôt essayer de faire revivre dans ma mémoire des évènements d'il y a quelques soixante-quinze ans passés. Il y a sûrement des choses importantes dont je ne me souviens pas. 

Je suis née dans la demeure de mes grands-parents et j'y ai vécu jusqu'à l'âge de quatre ans, soit jusqu'au deuxième mariage de ma mère avec Gustave Thibeault, mon père étant décédé de la grippe espagnole en 1918. Par la suite, j'y suis revenue à chaque année pour passer les vacances d'été et celles de Noël et ce jusqu'au décès de ma grand-mère Elmire; j'avais alors quatorze ans. Par après, les circonstances ont fait que nous soyons plus éloignés l'un de l'autre. 

Je vais donc faire appel à mes souvenirs pour vous décrire mon grand-père. Je vous parlerai de son physique, de son tempérament, des ses habitudes et de ses sentiments qu'il nous laissait parfois entrevoir. 

Son physique

Joseph Langlois était un homme de petite taille, mesurant environ cinq pieds (1,60m), et de corpulence moyenne. Il était d'un genre nerveux. Je ne me souviens pas de l'avoir vu sans ses cheveux gris, un peu frisés. Ses yeux, gris bleus, étaient garnis d'épais sourcils embroussaillés. Sa petite moustache lui donnait un de ces airs malins! Il avait le menton carré avec une tout petite fossette qui lui adoucissait le visage lorqu'il souriait. Mais c'était un fait assez rare, croyez-moi!

Mon grand-père avait le visage façonné par la mer, visage typique des marins: un visage sérieux au front haut et très ridé et un teint basané par le vent, le soleil et les embruns de la mer. Il marchait toujours d'un pas allègre, la tête haute et le corps droit, "droit comme un manche à balai" comme on disait dans le temps. Il fallait le voir avec sa casquette et son insigne de capitaine. Malgré sa petite taille, il nous en imposait. 

Il avait hérité de ses ancêtres lointains son goût pour la mer. Noël Langlois, dans son livre intitulé Nos ancêtres beauportois, dit que la famille Langlois fut la première famille de charpentiers de navire en Nouvelle-France. 

Son tempérament, ses habitudes et ses sentiments 

Notre histoire nous a beaucoup appris sur la façon de vivre de nos ancêtres et sur les difficultés qu'ils ont vécues pour fonder notre pays. Ils ont eu la vie dure. Très jeunes, ils étaient entraînés à un dur labeur afin de survivre. Ni la chaleur, ni le froid ne venaient contrecarrer les durs travaux à exécuter. Qu'ils soient cultivateurs sur la terre ou pêcheurs et marins sur la mer, ils travaillaient de l'aube au crépuscule. Nos ancêtres ont transmis à leurs enfants l'éducation qu'ils avaient reçue. Les sentiments, ils ne les laissaient que peu transparaître à de rares moments d'intimité. Pour eux l'amour existait, mais le dire n'était pas nécessaire. On s'aimait entre époux, on aimait ses enfants, on respectait ses parents et c'était dans les responsabilités que chacun avait envers les autres qu'on pouvait lire les marques d'amour. Les grandes démonstrations d'amour et d'amitié n'avaient lieu qu'à l'occasion des fêtes de Noël et du Jour de l'An. Quand on a été élevé "à la dure", si l'on peut dire, comment voulez-vous éduquer vos enfants à la manière "douce" ?

Grand-père n'a pas pu transmettre une autre éducation que celle qu'il a reçue. Il n'avait pas appris à laisser transparaître ses sentiments. Il était donc quelqu'un d'assez renfermé. Je ne me souviens pas de l'avoir entendu rire aux éclats, cependant il souriait parfois. C'était quand même assez rare chez lui. 

Mon grand-père a beaucoup souffert de ne pas être instruit, mais ses nombreux talents dans d'autres domaines ont pu compenser ce manque d'instruction. C'était un grand travailleur. "L'ouvrage" ne lui faisait pas peur. Considérant son époque, il a toujours gagné des salaires suffisants pour apporter un certain confort à sa famille. 

Parti de l'Anse Saint-Étienne avec sa jeune famille, il vint s'installer à Chicoutimi vers 1892. Dans tout ce qu'il entrepris pour les siens, il fut secondé par son épouse, Elmire Bergeron, ma grand-mêre. Tous les deux avaient à coeur de donner à leurs enfants un solide instruction, même si elle n'était pas obligatoire en ce début du 20 ième siècle. À cette époque, les séminaires, les couvents et les écoles dirigés par les communautés religieuses faisaient leur apparition dans beaucoup de villes du Québec. Deux de ses fils eurent ainsi la chance de faire des études un peu plus "avancées"; Georges fut pensionnaire chez les frères et Émile, le cadet, a fait deux ans de cour classique au séminaire. Malgré la volonté de leurs parents, ils ne voulurent pas terminer leurs études. Pourtant, on favorisait d'avantage les études chez les garçons dans la société d'alors. Quand aux filles, il était d'usage pour elles de fréquenter la "petite école", mais peu de gens, y compris les autorités religieuses, ne croyaient nécessaire une instruction plus poussée. Mon grand-père n'était pas de cet avis. Toutes ses filles ont reçu de l'instruction; trois d'entre elles, Juliette, Irma et Elva devinrent enseignantes. En ces temps-là, on les appelait des "maîtresses d'école". C'est Irma, ma mère, qui enseigna le plus longtemps. C'est finalement avec ses filles que Joseph Langlois appris à écrire son nom ainsi que quelques notions de lecture. 

On dit que les voyages forment la jeunesse. Mon grand-père a passé plusieurs années à travailler d'un endroit à l'autre. Connaissant plusieurs capitaines, il fut invité parfois à les accompagner lorsqu'ils se dirigeaient vers l'Europe. Plus tard, son travail comme maître de port et ses rencontres avec de nombreuses personnes lui permirent d'acquérir une bonne confiance en lui-même et d'améliorer ses manières un peu rustres. Cependant il resta "têtu comme une mule", héritage qu'il tenait de son père qui, paraît-il était deux fois plus têtu. 

Éduqué très tôt à se défendre dans la vie, il avait gardé son air sérieux, voir même un mauvais caractère. Il n'était pas toujours facile à vivre. À propos, dans mes nombreuses recherches au sujet de la famille Langlois, j'ai souvent rencontré cette expression qui leur était propre:"Têtu comme un Langlois". Il faut croire que mon grand-père en avait hérité d'une large part. Parmi ses descendants, j'en connais plusieurs qui ont la tête dure. Entre nous, nous disons toujours qu'ils ont du "Ti-Jos". Ce n'est pas très gentil de dire cela, mais c'est tout de même la vérité, et on l'aimait bien quand même notre grand-père. 

Je vous ai parlé, plus tôt, de son air sévère. Oui, il était sévère envers lui-même, envers les autres et même envers les enfants. Il était très discipliné, surtout à la table. Joseph Langlois appréciait la bonne cuisine et, pour lui, la nourriture était sacrée. Il était de règle de vider son assiette, de tout manger et de ne rien gaspiller. Je me souviens justement qu'un jour, je devais avor cinq ans, à la fin d'un repas, j'ai quitté la table avec une tartine dans les mains. Je n'avais fait que quelques pas lorsque grand-père s'est levé, m'a prise par le bras, m'a ramenée à la table en me disant d'un air sévère: "Assis-toi et finis de manger. Tu sauras, ma petite fille, qu'on ne se promène pas avec de la nourriture dans les mains. Et ne recommence plus jamais ça." Rien ne dit que je ne l'ai pas refait pendant son absence; moi aussi j'au du "Ti-Jos". 

Il s'en est passé des évènements dont j'ai perdu le souvenir, mais entre autre chose, je me rappelle que, lorsqu'il était maître de port à Port-Alfred, il ne pouvait venir chez-lui aussi souvent qu'il le désirait. C'était ma grand-mère qui allait le voir. Comment s'y rendait-elle? Mais voyons, en limousine! C'est toute une histoire. Je vais vous la raconter. Mon oncle, Albert Simard, époux de ma tante Elva, était le chauffeur privé de M. Murdock, un millionnaire. Ce dernier ne se déplaçait qu'en limousine. À tous les quinze jours, le dimanche, il accordait congé à son chauffeur avec la permission de se servir de la limousine. Et voilà! Grand-mère et la famille Simard allaient rendre visite à Grand-père.

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